• W.-E. CHANNING : LIBERTE SPIRITUELLE ET TRAITES RELIGIEUX; LA VIE FUTURE

    W.-E. CHANNING

     

    LIBERTÉ SPIRITUELLE ET TRAITÉS RELIGIEUX

    PRÉCÉDÉS D'UNE INTRODUCTION PAR M. ÉDOUARD LABOULAYE

    MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE

    AUTEUR DE PARIS EN AMÉRIQUE

    PARIS, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

    28, Quai De L'école ; 1866

     

     

     

    LA VIE FUTURE.

     

    DISCOURS PRONONCÉ LE DIMANCHE DE PÂQUES 1834, APRÈS LA MORT D'UN EXCELLENT ET TRÈS CHER AMI.

    Éphésiens 1: 20. «Il l'a levé d'entre les morts et l'a placé à sa droite dans le ciel.»

     

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    Ce jour a été choisi par les chrétiens pour célébrer la résurrection du Christ. Il y a plus d'une leçon dans cet événement ; mais il est surtout propre à confirmer la doctrine d'une autre vie, et à tourner nos pensées, nos désirs et nos espérances vers un autre monde. C'est dans cette direction que j'appelle vos pensées.

    Parmi les preuves dont la résurrection du Christ appuie notre croyance dans une autre vie, il en est une sur laquelle on insiste rarement, et qui me semble digne d'attention. Nos plus grands doutes en ce point viennent des sens et de l'imagination plus que de la raison. L'œil contemple un cadavre, des traits décomposés, des membres glacés ; l'imagination suit ce corps jusque dans la nuit du tombeau, elle se représente les phases de la dissolution et de la destruction, et cette vue accable l'âme de pensées effrayantes. Dans le cadavre, les sens ne voient plus trace de l'esprit qui l'animait. Il semble que la mort ait remporté une victoire complète ; et quand la raison et la révélation parlent d'une vie qui doit se continuer, et d'une vie plus noble, les sens et l'imagination, montrant le corps qui tombe en poussière, obscurcissent, par leurs tristes pressentiments, la lumière que la raison et la révélation cherchent à faire briller dans l'âme abandonnée.

    La résurrection du Christ rencontre les sens et l'imagination sur leur terrain, elle les combat avec leurs propres armes. Elle nous montre le corps même que la mort, sous sa forme la plus humiliante, avait marqué de son sceau ; le corps qui avait été, sans espoir, enfermé dans la tombe, ressuscitant, respirant, animé d'une vie nouvelle, et ressuscitant, non pour revenir sur la terre, mais pour monter bientôt à une région plus pure, et attester ainsi que l'homme est destiné à une vie plus haute. Ces faits, soumis aux sens mêmes, et qui poussent l'imagination à explorer le monde inconnu, me semblent tout à fait propres à détruire les grandes difficultés qu'on trouve dans la croyance chrétienne. On ne laisse pas lutter la raison seule avec les horreurs de la tombe. Jésus Christ mort sur la croix, cadavre mutilé et sanglant qu'on enferme au lieu qui reçoit les morts, Jésus-Christ ressuscitant pour échanger une vie terrestre contre une vie céleste, voilà un exemple qui fait évanouir les tristes augures qui sortent du tombeau comme des spectres ; voilà qui aide notre faiblesse à concevoir que l'homme est destiné à triompher de la mort.

    C'est ainsi que la résurrection confirme la foi dans l'immortalité. Cette foi est néanmoins bien faible chez la plupart des hommes. Le ciel est pour eux un monde imaginaire. Il manque de substance. L'idée d'un monde où des êtres existent sans ces corps grossiers, comme de purs esprits, sous une forme plus pure, leur parait une fiction. Ce qu'on ne peut voir ni toucher leur semble sans réalité. C'est là une chose plus triste qu'étonnante. Comment, en effet, des hommes qui se noient dans leur corps et dans les intérêts de leur corps comprendraient ils une vie plus élevée, une vie spirituelle? La foule déclare visionnaire l'homme qui parle avec bonheur de son existence à venir, du triomphe de l'esprit sur la dissolution du corps.

    Ce scepticisme à l'endroit des choses spirituelles et célestes est aussi peu raisonnable et aussi peu philosophique qu'il est dégradant. Nous avons plus de preuves de l'existence de notre âme que nous n'en avons de l'existence de notre corps. Nous sommes plus sûrs que nous pensons, que nous sentons et que nous voulons, que nous ne sommes sûrs que nous avons  des membres solides et des organes étendus. Les philosophes ont dit beaucoup des choses pour prouver que la matière et le mouvement n'existaient pas, mais ils n'ont pas essayé de prouver qu'il en était de même de la pensée ; car c'est à l'aide de la pensée qu'ils essayent d'écarter la réalité de la nature matérielle.

    D'ailleurs, qu'il est peu raisonnable de s'imaginer qu'il n'y a pas d'autres mondes que celui-ci, et pas d'existence plus élevée que la nôtre! Qui donc, en portant ses regards sur l'immensité de la création, peut douter qu'il n'y ait des êtres supérieurs à nous ? Qui, du moins, peut voir rien de déraisonnable dans la doctrine qui admet un état où l'esprit est moins embarrassé et moins étouffé par la matière; en d'autres termes, un monde spirituel? C'est de la puérilité que de faire de notre vie imparfaite le modèle de l'existence dans toutes les sphères. Le philosophe qui voit la chaîne des êtres et la variété infinie de la vie sur ce globe, qui n'est qu'un point dans la création, le philosophe, surtout, devrait rougir de cet esprit étroit qui, dans l'univers de Dieu, ne peut rien voir de plus noble que notre existence actuelle.

    Maintenant, comment la doctrine d'une vie future et plus élevée, doctrine qui est du ressort de la raison aussi bien que de la révélation, agira-t-elle avec plus de force sur l'esprit, comment deviendra-t-elle plus réelle et plus efficace? Il y a pour cela différents moyens. Je me bornerai à un seul. Ce moyen, c'est de chercher une idée de l'état futur qui soit claire et bien définie. Cet autre monde semble moins réel parce que ses traits sont confus. On y croirait mieux si on le concevait plus vivement. Il paraît sans réalité parce qu'il est vague et obscur. Je crois donc qu'il est juste de nous servir et de l'Écriture et de la raison, afin de nous tracer comme une esquisse de la vie à venir. Il est vrai que les Écritures nous fournissent peu de choses pour ce crayon, mais ce peu qu'elles fournissent est inappréciable, surtout quand nous y ajoutons les lumières que la connaissance de notre âme répand sur l'avenir. Toute nouvelle loi de l'esprit que nous découvrons, nous sert à comprendre notre destinée ; car la vie à venir doit répondre aux lois et aux facultés essentielles de notre esprit.

    Il faut user de ce secours pour nous former une idée nette de l'état spirituel ; et il est surtout utile d'en agir ainsi lorsque des êtres vertueux que nous avons connus et aimés passent de la terre dans ce, monde invisible. La nature nous porte à les suivre dans leur nouveau séjour, à chercher quelle est leur vie nouvelle, à nous représenter leur nouveau bonheur ; et peut-être le monde invisible n'est-il jamais plus près de nous et plus réel que lorsque nous y suivons de chers amis, et que nous sympathisons avec eux dans le progrès et dans la jouissance de cette vie heureuse. Ne dites pas qu'il y a danger de substituer ici l'imagination à la vérité. II n'y a point de danger si nous nous bornons aux notions spirituelles que le Nouveau Testament nous donne du ciel, et si nous les interprétons d'après les principes et les facultés de notre âme. Le sujet est trop précieux et trop saint pour que je me complaise dans des rêves. J'ai besoin de réalité ; j'ai besoin de vérité ; et c'est ce que je trouve dans la parole de Dieu et dans l'âme humaine.

    Quand nos amis quittent ce monde, nous ne savons où ils vont. Nous ne pouvons pas tourner nos regards vers un point de l'univers, et dire : Ils sont là. Mais notre ignorance ne signifie rien. Peu importe quelle région de l'espace ils habitent. Ne sachant pas où ils vont, nous ne savons pas où est le ciel, mais nous connaissons Celui qui l'habite, et cette connaissance ouvre un champ infini à notre méditation et à nos espérances.

    I. Nos amis, à leur mort, vont trouver Jésus. C'est ce que nous apprend le texte : «Dieu l'a ressuscité des morts et l'a élevé au ciel.» Le Nouveau Testament parle toujours de Jésus comme vivant dans ce monde invisible ; et Paul nous dit que le bonheur de ceux qui sont saints, quand ils sont affranchis du corps, c'est de se trouver avec le Seigneur. Voilà un grand fait pour ce qui est de l'autre vie. En nous quittant, les hommes vertueux vont trouver leur Sauveur, et cela seul nous assure de leur inexprimable félicité. Ici-bas ils ont tâché de connaître Jésus dans l'Évangile. Ils l'ont suivi avec vénération et avec amour dans cette vie si pleine d'événements ; ils ont amassé dans leur mémoire ses paroles, ses œuvres et ses promesses vivifiantes ; en recevant son esprit, ils ont appris quelque chose des vertus et du bonheur d'un monde plus élevé. Maintenant ils ont trouvé Jésus, ils le voient. Ce n'est plus un objet qui se présente faiblement à leur esprit, obscurci par la distance et par les nuages des sens et du monde. Il est présent pour eux, plus que nous ne le sommes les uns pour les autres. C'est une chose dont nous sommes certains ; car si nous ne connaissons pas le mode précis de notre existence future, nous savons du moins que des êtres spirituels, dans cet état plus élevé, doivent se rapprocher les uns des autres et communier les uns avec les autres d'une manière de plus en plus intime en proportion de leur progrès. Ceux qui renaissent pour le ciel y trouvent Jésus, et en reçoivent un accueil plein de bonté.

    Nous ne pouvons pas comprendre la joie du Sauveur lorsqu'il admet à une vie plus noble l'homme qu'il a racheté, purifié, celui à qui il a inspiré une vertu immortelle. Concevez ce que vous sentiriez en accueillant au rivage votre meilleur ami échappé des périls de la mer ; le bonheur de cette réunion terrestre n'est rien auprès du bonheur de Jésus lorsqu'il reçoit l'âme pour laquelle il est mort, l'âme qui, sous sa direction, a traversé, avec une vertu toujours croissante, ce monde rempli de cruelles tentations. Sur la terre, quand nous nous retrouvons après nos longues séparations, c'est pour souffrir aussi bien que pour jouir, et, bientôt, pour nous séparer. Jésus accueille ceux qui montent au ciel avec le sentiment que leur épreuve est terminée, que leur course est achevée, que la mort est vaincue. Son regard prophétique les voit entrer dans une carrière de bonheur et de gloire qui ne doit jamais finir. Son salut a une douceur qui n'appartient qu'au langage du ciel, il communique une confiance et une joie qui débordent. Nous rencontrons quelquefois des personnes dont l'aspect, à première vue, détruit en nous toute défiance, et gagne notre cœur comme ferait une vieille amitié. Un sourire nous fait pénétrer dans leurs cœurs, et nous révèle une bonté sur laquelle nous pouvons nous reposer. Le sourire avec lequel Jésus recevra le nouvel habitant du ciel, cet accueil plein de joie, ce rayon d'amour chez celui qui répandit son sang pour nous, cette parole, tout cela, je puis à peine le concevoir, nul langage ne peut l'exprimer. Dans ce seul moment il y aura des siècles de joie. Ce n'est pas une fiction. C'est la vérité fondée sur les lois essentielles de l'âme.

    En entrant dans le ciel nos amis y rencontrent Jésus Christ, et leurs rapports avec lui sont tout ce qu'on peut imaginer de plus affectueux et le plus élevé. Nulle distance qui les sépare. On parle, il est vrai, de Jésus comme régnant dans le monde à venir, et l'imagination le place sur un trône. Il est étrange que de pareilles idées entrent en des esprits chrétiens. Jésus régnera dans le ciel comme il a régné sur la terre. Il régna dans la barque du pêcheur, d'où il enseigna ses préceptes, dans la cabane où il réunissait autour de lui ses disciples qui l'écoutaient avec foi. Son règne ne ressemble pas aux dominations du monde. C'est l'empire qu'un être grand, divin et désintéressé exerce sur des âmes capables de le comprendre et de l'aimer. Dans le ciel, il ne peut exister rien de pareil à ce que nous appelons gouvernement, car, ici bas, le gouvernement est fondé sur la faiblesse et les crimes des hommes. Au milieu des justes, la voix du commandement ne se fait jamais entendre. Sur la terre même, où le gouvernement le plus parfait est celui d'une famille, le père et la mère n'emploient pas d'autre ton que celui d'un conseil affectueux, le fils lit son devoir dans un regard plein de douceur, et trouve sa loi et son mobile dans son cœur. Le Christ ne siégera pas sur un trône au-dessus de ses disciples. Sur la terre il s'asseyait à la même table que le publicain et le pêcheur. S'éloignera-t-il de ceux qu'il a rendus dignes des demeures célestes? Comment les âmes communiqueront-elles dans cet autre monde, nous l'ignorons ; mais nous savons que nos étreintes les plus étroites ne sont que des types du rapprochement spirituel ; et c'est à cette intimité avec Jésus qu'est admis celui qu'une nouvelle naissance fait habitant du ciel.

    Mais nous n'avons pas épuisé cette source de félicité à venir. Les hommes vertueux ne quittent pas seulement la terre pour trouver auprès du Seigneur un accueil plein de joie, et l'assurance d'un éternel amour, il y a quelque chose de plus élevé. Ce nouveau commerce leur donne une nouvelle intelligence, une nouvelle effusion de l'esprit divin.

    Certes, c'est un bonheur de savoir que nous sommes un objet d'intérêt et d'amour pour un personnage illustre ; mais c'est un bonheur plus grand que de connaître le beau et sublime caractère de cette personne, de sympathiser avec elle, de pénétrer la grandeur de ses pensées et la pureté de ses desseins, et de devenir ses associés dans les grandes fins qu'elle poursuit. Même ici-bas, dans notre existence ténébreuse et à peine ébauchée, nous en savons assez de Jésus, de son amour qui triomphe des outrages et de l'agonie pour tressaillir d'une tendre admiration. Mais ceux qui sont au ciel voient au fond de cette âme immense et divine. Ils en approchent comme nous ne saurions approcher de l'âme d'un ami; et ce voisinage de l'âme de Jésus éveille en eux une faculté d'amour et de vertu, qu'ils étaient loin de soupçonner ici-bas. Je parle à des hommes qui, s'ils ont été jamais mis en rapport avec un noble caractère, ont senti sans doute se développer en eux un nouvel esprit, une nouvelle force de vie et de pensée. Nous savons tous comment un homme d'un puissant génie et de sentiments héroïques peut se communiquer aux autres, et leur donner pour un moment quelque chose qui ressemble à sa propre énergie ; nous avons là une faible image de la puissance exercée sur les âmes de ceux qui approchent Jésus après la mort. Comme la nature, au printemps, prend une nouvelle vie sous les rayons du soleil, de même l'âme humaine croîtra et se réchauffera sous l'influence de Jésus-Christ. C'est alors qu'elle aura véritablement le sentiment de sa force immortelle. La grandeur de Jésus n'accablera pas l'âme, elle y éveillera une grandeur pareille.

    Ce sujet n'est pas encore épuisé. En approchant de Jésus, les hommes vertueux ne sympathiseront pas seulement avec lui, ils deviendront ses collaborateurs, des ministres actifs et utiles dans l'accomplissement de sa grande mission, qui est de répandre la vertu et le bonheur. Ne regardons jamais le ciel comme un lieu de contemplation oisive ou d'amour stérile. Même ici-bas on reconnaît l'influence du caractère du Christ dans l'activité et dans l'abnégation des vrais disciples. C'est Jésus qui les pousse aux demeures de ceux qui souffrent. C'est lui qui les rattache à leurs frères par de nouveaux, liens. C'est lui qui leur donne conscience qu'ils ont été créés pour exercer un ministère de bienfaisance. Quand ils approchent du divin ami des hommes, et que, par une nouvelle alliance avec lui, ils voient la plénitude de son amour, peuvent-ils ne pas se consacrer à son œuvre avec une force de volonté inconnue sur la terre ? Notre amour pour le Christ ne serait pas parfait si nous n'agissions de concert avec lui. Rien n'unit tant que de travailler ensemble au succès de la même cause, et cette union avec le Christ, elle existe là-haut pour les êtres vertueux.

    Il y a une autre vue de la vie future, qui me semble la conséquence nécessaire des rapports qu'on y a avec Jésus-Christ. Ceux qui nous quittent pour cette autre vie doivent conserver le plus grand intérêt pour notre monde. Les liens qui les attachaient à ceux qu'ils ont quittés ne sont pas brisés, ils sont épurés. Sur ce point je n'ai pas besoin du témoignage de la révélation; je n'ai besoin d'autre témoignage que des lois et des principes essentiels de l'âme. Si l'autre vie doit être un progrès, si l'entendement doit s'y fortifier et l'amour s'y développer, la mémoire, la faculté fondamentale de l'entendement, doit donc agir avec une nouvelle force, et toutes les affections que nous avons cultivées ici-bas doivent revivre d'une vie plus élevée. Supposer qu'après la mort tout soit oublié, ce serait anéantir le but de la vie, rompre tout lien entre les deux mondes et détruire toute responsabilité ; quelle serait donc la rétribution d'une existence oubliée? Non ; soit que nous entrions dans un monde de bonheur ou de souffrance, il faut que nous emportions le présent avec nous. Les bons, certainement, formeront là-haut de nouveaux liens, plus saints, plus forts ; mais, sous l'influence de ce monde meilleur, le cœur humain sera assez large pour conserver ses anciennes affections tout en en contractant de nouvelles, pour se rappeler avec amour le lieu de sa naissance, tout en jouissant d'une vie plus complète et plus heureuse. Si je pensais que ceux qui sont partis ne vivent plus pour ceux qu'ils ont laissés, je les honorerais et je les aimerais moins. Celui qui oublie sa famille en la quittant nous semble manquer des meilleurs sentiments de notre nature; si les bons devaient, dans leur nouveau séjour, oublier les frères qu'ils ont sur la terre; si, en approchant plus près du Père commun, ils devaient cesser d'intercéder pour eux, pourrions-nous dire qu'ils ont gagné au changement ?

    Toutes ces conclusions me sont imposées par la nature de l'âme humaine. Mais, lorsque j'ajoute que ces nouveaux héritiers du ciel vont à Jésus-Christ, l'ami par excellence de la famille humaine, celui qui habita ici-bas, souffrit ici-bas, qui arrosa notre terre de ses larmes et de son sang, qui nous a quittés, non pour cesser, mais pour continuer et achever ses bienfaits, celui dont la pensée ne se détourne jamais de nous, dont l'intérêt pour le progrès de la vérité et le salut de l'âme, a acquis une force de plus en plus grande depuis qu'il a quitté notre monde, et qui a ainsi rattaché l'humanité à son être même, lorsque je songe à toutes ces choses, je suis sûr que les morts ne peuvent pas nous oublier. Si nous pouvions les entendre, ils nous diraient qu'ils n'avaient jamais aimé leurs frères auparavant, qu'ils n'avaient jamais su ce que c'est que d'être sensibles aux douleurs humaines, de se réjouir de la vertu, de gémir sur les fautes des hommes. Une nouvelle source d'amour s'ouvre en eux. Ils voient maintenant ce qu'ils n'entrevoyaient que d'une manière obscure, les facultés, les mystères de l'âme humaine. Ils comprennent maintenant ce mot : l'immortalité, et quiconque est destiné à l'immortalité acquiert une importance indicible. Ils aiment la nature humaine comme jamais ils ne l'avalent fait auparavant, et ils chérissent leurs amis par-dessus tout.

    On demandera si ceux qu'une nouvelle naissance a faits habitants du ciel ne se souviennent pas seulement de nous, mais s'ils ont une connaissance présente et immédiate de ceux qu'ils ont laissés sur la terre? Sur ce point, ni la Bible, ni la nature ne nous fournissent de lumière, et nous restons dans l'incertitude. Pour moi, je ne vois rien qui s'oppose à une pareille connaissance. Nous sommes habitués, il est vrai, à considérer le ciel comme étant loin de nous; mais de cet éloignement nous n'avons pas de preuve. Le ciel, c'est l'union, la société d'êtres spirituels, d'êtres supérieurs. Ces êtres ne peuvent-ils remplir l'univers de manière à ce que le ciel soit partout? Est-il probable qu'ils soient renfermés comme nous dans les limites matérielles? Milton a dit :

    «Des millions d'esprits parcourent la terre
    pendant notre veille comme pendant notre sommeil.»

    Il est possible que la distance qui nous sépare du ciel n'existe que dans ce voile de chair que notre vue ne peut pénétrer. Un nouveau sens, de nouveaux yeux, pourraient nous montrer un monde spirituel qui nous entoure de tous côtés.

    Mais supposons que le ciel soit éloigné. Nous pouvons néanmoins être visibles à ses habitants ; ils peuvent être présents en un sens important ; car qu'entendons-nous par présence? Ne suis-je pas présent pour ceux d'entre vous qui sont hors de la portée de mon bras, mais que je vois? Avec notre connaissance de la nature, est-il impossible de supposer que ceux qui sont au ciel, quel que soit leur séjour, aient des sens ou des organes spirituels qui distinguent ce qui est loin aussi clairement que nous voyons ce qui est près? Cette petite prunelle de l'œil peut voir les planètes à la distance de plusieurs millions de milles, et, avec le secours de la science, elle peut distinguer les inégalités de leurs surfaces. Il nous est facile de concevoir un organe de vision assez sensible et assez perçant pour que, de notre terre, on puisse distinguer les habitants de ces mondes qui roulent loin de nous. Pourquoi donc ceux qui sont entrés dans une condition plus élevée, et qui sont revêtus d'une forme spirituelle ne pourraient-ils voir notre terre aussi bien que lorsqu'elle était leur séjour.

    Cela peut être vrai ; mais, toutefois, n'en abusons pas. Gardons-nous de croire que ceux qui sont partis nous regardent avec des affections terrestres. Ils nous aiment plus que jamais, mais d'un amour épuré et spirituel. Ils ne forment plus qu'un seul vœu pour nous, c'est que nous nous préparions à les rejoindre dans ces demeures où règnent l'amour et la vertu. Leur vision spirituelle pénètre jusqu'à nos âmes. Si nous pouvions entendre leur voix, ce ne serait pas l'expression d'un attachement personnel, ce serait un appel à de plus grands efforts, à une abnégation plus ferme, à une charité plus large, à une patience plus douce, à une obéissance plus filiale. N'imaginons pas non plus qu'ils s'occupent uniquement de nous. Ils respirent maintenant une atmosphère de bienveillance divine. Ils sont chargés d'une mission plus élevée que celle qu'ils eurent sur la terre. Cette pensée que leur amour s'est agrandi devrait agrandir le nôtre, nous élever au-dessus des considérations égoïstes, nous porter à une bienveillance qui approche de celle dont ils sont inspirés.

    On prétend, je le sais, que l'idée que je viens d'énoncer sur les rapports des habitants du ciel avec ce monde est incompatible avec leur bonheur. On dit que s'ils continuent à nous connaître, ils souffrent du souvenir ou de la vue de nos péchés et de nos douleurs. Pour jouir du ciel il faut qu'ils se détachent de la terre. Il y a dans cette objection quelque chose de pire que son peu de fondement. C'est une injure au ciel et aux bons. C'est supposer que le bonheur de l'autre mondé est fondé sur l'ignorance ; que c'est le bonheur de l'aveugle qui, s'il venait à voir ce qui existe autour de lui, serait rempli d'horreur. C'est faire du ciel un Elysée, dont les habitants perpétuent leurs joies en se renfermant et en se cachant pour ne pas être témoins des souffrances de leurs frères. Mais les bons, par leur nature même, ne peuvent être ainsi confinés. Le ciel serait pour eux une prison s'il les empêchait de compatir à ceux qui souffrent. Leur charité est trop pure, trop divine, pour fuir la vue du mal. J'ajoute que cette objection est une injure faite à Dieu. C'est supposer qu'il y a des régions dans son univers qui doivent lui rester cachées, car leur vue détruirait le bonheur des bons. Mais cela ne peut être vrai. Il n'existe pas de pareilles régions, point de séjour secret où ces purs esprits ne puissent pénétrer. Cette pensée est une impiété. Dans un pareil univers il n'y aurait pas de ciel.

    Dans ce monde de bonheur on souffrira donc ? Je réponds que je considère le ciel comme le règne de l'amour, et qu'il faut le considérer ainsi. Rien, sans doute, n'attire davantage les regards de ses charitables habitants que le malheur dans lequel un de leurs frères est tombé. Je ne puis donc séparer du ciel la souffrance qui a sa source dans une vertueuse sympathie. Mais cette sympathie qui attriste n'est pas du malheur. Même ici-bas, la pitié, quand elle est unie au pouvoir de secourir, et à une sagesse qui en comprend les fins miséricordieuses, est un esprit de paix, et finit souvent par être la plus pure des jouissances. Exempte de nos infirmités, et éclairée par la vue du gouvernement de Dieu, elle donnera du charme et de la grâce aux vertus des bienheureux, et, comme toutes les autres formes d'excellence, elle finira par augmenter la félicité !

    II. Vous voyez tout ce que nous apprenons du ciel dans cette seule vérité : que ceux qui y sont admis y trouvent Jésus-Christ et s'unissent à lui. Il est d'autres idées intéressantes que je ne puis qu'indiquer. Ceux qui meurent ne vont pas seulement trouver Jésus, ils vont trouver la grande et heureuse société qui l'entoure, ceux qui ont été rachetés dans toutes les régions de la terre ; ils vont à la cité du Dieu vivant ; ils se réunissent à l'innombrable compagnie des anges, à l'église du premier né, aux âmes des justes. Quelle glorieuse société ! Et vous pouvez aisément comprendre comment ils sont reçus. On nous apprend qu'il y a de la joie au ciel quand un pécheur se repent ; lorsqu'il montera au séjour de la vertu parfaite, est-ce qu'il n'y portera pas un bonheur plus grand? Nos amis, en quittant cette terre, ne se trouvent pas jetés au milieu d'étrangers. L'idée qu'ils ont changé leur patrie pour un monde étranger ne vient pas les attrister. Les plus tendres accents de l'amitié humaine n'approchèrent jamais de l'accueil qu'ils reçoivent dans leur nouvelle et éternelle demeure. Dans ce monde où les âmes ont des moyens plus sûrs de se révéler qu'ici-bas, celles qui arrivent se voient et se sentent entourées de vertus et de bonté; et cette connaissance profonde des âmes qui leur ressemblent, enfante en un moment une intimité plus forte que celle que des années pourraient cimenter sur la terre.

    Il me semble conforme à tous les principes de la nature humaine de supposer que ceux qui nous quittent trouvent un accueil particulier près des amis qui les ont précédés, et surtout près de ceux qui ont aidé leur vertu ; près de parents qui leur ont donné les premières leçons de l'amour de Dieu et de l'homme ; près de ceux qui, par leurs exemples, les gagnèrent à la vertu, et, par leurs conseils sincères, les détournèrent du péché. Les liens créés par de tels bienfaits doivent être éternels. L'âme reconnaissante doit s'attacher avec une affection particulière à ceux qui la guidèrent vers l'immortalité !

    Quant au bonheur des relations dans l'autre monde, chacun peut s'en former une idée. Si jamais nous avons connu les jouissances de l'amitié et de la confiance, si jamais nous nous sommes associés à ceux que nous aimons pour accomplir heureusement des œuvres honorables, nous pouvons deviner la félicité d'un inonde où les âmes dépouillées de leur égoïsme, pures comme le jour, altérées de vérités, douées de facultés nouvelles pour jouir de la beauté et de la grandeur de l'univers, associées aux plus nobles œuvres de charité, et découvrant à chaque instant de nouveaux mystères dans la puissance et la bonté du Créateur, se communiquent les unes aux autres avec la liberté d'un amour parfait. Nos plus étroits attachements sont froids, réservés, indifférents, si on les compare à cette affection.

    Comment les âmes communiquent-elles? A l'aide de quel langage ou de quels organes, nous l'ignorons. Mais ce que nous savons, c'est qu'en avançant l'âme doit avoir une plus grande faculté de se communiquer. L'éloquence, les accents pénétrants et inspirés, avec lesquels les cœurs vertueux nous parlent quelquefois sur la terre, peuvent nous donner quelque idée de la force d'expression, de l'harmonie, de l'énergie du langage avec lesquels se révéleront les êtres supérieurs.

    Nous pouvons mieux deviner le sujet de leurs entretiens. En entrant dans le monde, nous y trouvons des hommes dont les souvenirs embrassent des siècles ; ils se sont réunis des points les plus divers, ils ont été élevés au milieu d'une variété infinie de conditions ; chacun d'eux a été soumis à une éducation particulière, et s'est perfectionné à sa façon, chacun d'eux est une preuve particulière de la providence du Père universel. Quels trésors de souvenirs, d'observation, d'expérience, d'images, d'exemples, doivent enrichir les entretiens du ciel! L'histoire d'un seul ange renferme plus de vérités que toutes les annales de notre race.

    Après tout, notre expérience nous est d'un bien faible secours quand il s'agit de comprendre les rapports qui existent au ciel, ce commerce que ne trouble aucune passion, que ne refroidit aucune réserve, que n'attriste aucun remords, qui est confiant comme l'enfance, et qui déborde d'une joie innocente, ce commerce où les plus nobles sentiments coulent du cœur, où des êtres purs expriment simplement les aspirations les plus divines, l'admiration éternelle que leur cause cet univers s'ouvrant toujours et toujours mystérieux. Qui dira leurs transports d'adoration et de reconnaissance, et l'excès d'un amour qui n'a point de limites ?

    Mais ne croyons pas que les habitants du ciel ne fassent que converser. Ceux qui entrent au ciel entrent dans un état d'action, de vie, d'efforts. Nous imaginons que l'autre monde est un lieu de bonheur où personne n'a besoin de l'aide d'autrui, où l'effort cesse, où il n'y a rien à faire qu'à jouir. La vérité est, cependant, que toute action sur la terre, même la plus intense, n'est qu'un jeu d'enfant auprès de l'énergie et de l'activité de cette vie plus élevée. Cela doit être. Quels principes sont plus actifs que l'intelligence, la bienveillance, l'amour de la vérité, la soif de la perfection, la sympathie pour ceux qui souffrent, et le dévouement à la volonté de Dieu? et ce sont là les principes qui se développent éternellement dans la vie future. Il est vrai que les travaux que nous impose ici-bas notre nourriture, nos vêtements, nos intérêts matériels, cessent au tombeau. Mais il se développe au ciel des besoins bien plus grands que ceux du corps. C'est là que l'esprit acquiert la pleine conscience de ses facultés, que la vérité nous ouvre son infini; que l'univers offre une sphère sans bornes aux découvertes, à la science, au sentiment de la beauté, à la bienfaisance et à l'adoration. Là paraissent constamment de nouveaux sujets dignes qu'on vive pour eux, et près desquels nos intérêts actuels ne sont que néant. Il ne faut pas regarder le ciel comme une société immobile. C'est un monde qui fait des plans et des efforts prodigieux pour se perfectionner. C'est une société qui passe à travers des phases successives de développement, de vertu, de science et de force, et cela par l'énergie de ses membres. Dans le ciel, ce génie est toujours occupé à rechercher les grandes lois de la création et les principes éternels de l'âme, à dévoiler le beau dans l'univers, et à découvrir les moyens par lesquels toute âme peut se perfectionner. Dans cet autre monde comme dans celui-ci il y a des intelligences diverses, et les esprits les plus élevés trouvent leur bonheur et leur progrès à élever ceux qui sont moins avancés. Là continue sans fin l'œuvre d'éducation qui a commencé ici-bas ; et une philosophie plus divine que celle qu'on enseigne sur la terre révèle l'âme à elle-même, et l'excite à faire pour sa propre perfection des efforts sérieux mais pleins de douceur.

    Et ce ne sont pas seulement ceux qui naissent au ciel qui entrent dans une société pleine de vie et d'action : le ciel tient aux autres mondes ; ses habitants sont les envoyés de Dieu dans toute la création. De grandes missions leur sont confiées. Pendant le cours de leur existence sans fin, le soin d'autres mondes peut leur avoir été donné. Mais je m'arrête ; ceux qui n'ont pas l'habitude de pareilles spéculations trouveraient que je dépasse les bornes d'une calme anticipation. Ce que j'ai dit me semble reposer sur la parole de Dieu, sur les lois de l'esprit, et ces lois sont éternelles.

    Je voulais traiter longuement un autre point, mais il faut m'arrêter. Ceux qui naissent au ciel ne vont pas seulement à Jésus et à l'inombrable compagnie des êtres purs, ils vont à Dieu, ils le voient avec un nouvel éclat dans toutes ses œuvres. Bien plus, ils le voient, comme les écritures l'enseignent, face à face, c'est-à-dire par une communion immédiate. Ces nouveaux rapports de l'âme qui est montée vers le Père universel, qu'ils sont intimes ! qu'ils sont tendres ! qu'ils sont forts ! qu'ils sont nobles ! Mais c'est là un sujet trop grand pour le temps qui nous resté ; et, cependant, c'est le principal élément de la félicité céleste.

    Les considérations qu'on vient de présenter sur notre condition future devraient en faire l'objet d'un intérêt profond, d'une fervente espérance et d'une poursuite constante. Le ciel est une glorieuse réalité. Nous devrions toujours en sentir l'attraction. Cet attrait devrait vaincre la force avec laquelle le monde nous tire à lui. S'il y avait ici-bas un pays qui réunit tout ce qu'il y a de beau dans la nature à tout ce qu'il y a de grand en fait de vertu et de génie, et qui comptât au nombre de ses citoyens les patriotes, les poètes, les philosophes, les philanthropes les plus illustres de notre époque, avec quelle ardeur nous traverserions l'Océan pour visiter cette contrée ! Combien l'attrait du ciel n'est-il pas mille fois plus grand ! Là vivent les aînés de la création, ces fils de l'aurore, qui firent entendre des chants de joie à la création de notre espèce ; là sont les grands et les bons de tous les temps et de tous les climats ; les amis, les bienfaiteurs, les libérateurs, de l'humanité ; le patriarche, le prophète, l'apôtre, le martyr ; les véritables héros de la vie publique et plus encore de la vie privée ; le père, la mère, l'époux, l'épouse, l'enfant, tous inconnus de l'histoire, mais qui ont marché sous les yeux de Dieu dans toute la beauté de l'amour et du sacrifice. Là sont ceux qui ont jeté dans nos cœurs les fondements de la vertu et de la charité, les écrivains qui nous ont inspiré de purs et nobles sentiments, les amis dont le courage a illuminé nos demeures, et donné de la force et du calme à nos cœurs. Ils sont là-haut réunis, à l'abri de tous les orages, vainqueurs du mal ; et ils nous disent : Venez avec nous dans notre éternelle félicité ; unissez vous à nos chants de louange ; partagez notre adoration, notre amitié, nos progrès, notre amour. Ils nous disent : Cultivez maintenant dans votre vie terrestre cet esprit et cette vertu du Christ qui sont le commencement et l'aurore du ciel, et bientôt avec une amitié plus qu'humaine nous vous accueillerons dans notre immortalité. Cette voix nous parlera-t-elle en vain? Est-ce que notre amour du monde, est-ce que la persévérance dans le péché nous sépareront de la société du ciel par un gouffre que nous ne franchirons jamais?

     

     

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    Didier Le Roux

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